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2004, déclarée par l’Organisation des Nations Unies Année internationale de commémoration des luttes contre l’esclavage et de son abolition, marque aussi le bicentenaire de l’indépendance de Haïti, et celui de Victor Schoelcher (1804-1893). Un homme qui associa sa vie aux grandes transformations sociales et politiques de son siècle, s’impliquant notamment dans la lutte pour les valeurs républicaines.

Son engagement le plus connu est son combat pour l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises, intervenue en 1848 à la faveur de la Révolution de février et de l’instauration d’un gouvernement républicain. Il voyagea et publia beaucoup, analysant notamment les sociétés coloniales des Caraïbes, le système esclavagiste, les phénomènes de résistance des esclaves.

 

Représentant du peuple (député) élu en Guadeloupe et en Martinique entre 1848 et 1851 au suffrage universel masculin, puis en Martinique en 1871, Victor Schoelcher devint sénateur inamovible en 1875. Il se consacrait alors à la construction, en France, d’un régime républicain tout en demeurant une référence dans l’élaboration de la politique d’expansion et de gestion coloniales du dernier quart du XIXe siècle.

 

Il n’en porta pas moins un regard très critique sur l’évolution des colonies où le Gouvernement provisoire de 1848 avait selon lui, en abolissant l’esclavage, remédié à un « crime de lèse-humanité ».

Dès 1848, le nom de Schoelcher, élu dans les colonies où l’esclavage venait d’être aboli sans qu’il y fût lui-même présent, symbolisait la liberté, donnant ainsi naissance à un mythe qui masqua une réalité historique particulièrement complexe. Le mythe schoelcherien prit une ampleur qui traversa le temps pour parvenir jusqu’au seuil du XXIe siècle.

Aujourd’hui, les témoignages sur son temps que laissa Schoelcher – sénateur de 1875 à la fin de sa vie en 1893 – nous introduisent dans les réalités encore mal connues d’un siècle de transformations sociales et politiques profondes, de conquête et de colonisation qui ont gardé une surprenante actualité.

 

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« Evoquer Schoelcher, ce n’est pas invoquer un vain fantôme, c’est rappeler à sa vraie fonction un homme dont chaque mot est encore une balle explosive. (...) Si, malgré tout, de la grande déconfiture, surnage un fait positif, l’abolition de l’esclavage, c’est que dans un domaine limité, la Révolution buta sur les hommes qu’il fallait. (...) Schoelcher dépasse l’abolitionnisme et rejoint la lignée de l’homme révolutionnaire : celui qui se situe résolument dans le réel et oriente l’histoire vers sa fin ».

Aimé Césaire, introduction de Esclavage et colonisation, recueil de textes de Victor Schoelcher publié par Emile Tersen, Presses Universitaires de France, Paris, 1948.
 


« Victor Schoelcher, un des rares souffles d’air pur qui ait soufflé sur une histoire de meurtres, de pillage, d’exactions ».

Aimé Césaire, introduction à Esclavage et colonisation, recueil de textes de Victor Schoelcher, P.U.F., 1948.

 

VICTOR SCHOELCHER, 1804-1893 UNE VIE, UN SIÈCLE

 

Victor Schoelcher naquit le 22 juillet 1804 à Paris, au sein d’une famille de fabricants de porcelaines d’origine alsacienne (Fessenheim). Autodidacte, n’ayant fait que de courtes études secondaires, il fréquenta dès l’adolescence les milieux littéraires et artistiques parisiens. Après avoir effectué plusieurs missions de représentation commerciale pour l’entreprise familiale - dont un long séjour au Mexique via les Etats-Unis et Cuba en 1828-1830 - il se fit journaliste et critique artistique. Il s’engagea à cette époque - début des années 1830 - dans le mouvement républicain, participant notamment à la création de La Réforme puis adhérant à la franc-maçonnerie, à la loge Les Amis de la Vérité puis à La Clémente Amitié.
Après un premier périple vers le Mexique en 1828-1830, il visitait plusieurs pays européens (Angleterre, Irlande, Hollande, Allemagne, Espagne, Italie), avant de repartir pour les Amériques, pour une mission d'étude de l'esclavage aux Caraïbes et des résultats de l'émancipation des esclaves dans les colonies anglaises, qui venait d'avoir lieu en 1838. Il en ramena de nombreux objets et les manuscrits de deux ouvrages déterminants: Des colonies françaises-Abolition immédiate de l'esclavage, et Colonies étrangères et Haïti. Il partait ensuite vers la Méditerranée orientale, pour étudier l'esclavage musulman. Il séjourna en Egypte, en Turquie puis en Grèce, d'où il ramena de nombreux objets et surtout un ouvrage intitulé L'Egypte en 1845.
Il partit ensuite pour la même raison - l'étude de l'esclavage et de la condition des captifs - en Afrique subsaharienne, parcourant le Sénégal et la Gambie entre septembre 1847 et janvier 1848.

C’est à la lutte contre l’esclavage et à la réforme du régime colonial qu’il consacra l’essentiel de ses activités, tout en cultivant une dimension de musicologue. En 1848 il présidait la Commission d’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises qui prépara les décrets abolitionnistes du 27 avril. Schoelcher occupait les fonctions de sous-secrétaire d’Etat au sein du ministère de la Marine auprès de François Arago de mars à mai.
Il put ainsi mettre en application les aspects essentiels du projet de réforme coloniale qu’il avait élaboré depuis 1840, devenant le promoteur d’une politique d’assimilation des droits politiques des citoyens des colonies à ceux de la France.
Il milita par ailleurs pour la construction du régime républicain en France, pour l’application du suffrage universel et pour l’abolition de la peine de mort, pour la reconnaissance des droits civiques des femmes et pour l'élaboration d'un droit des enfants.
Représentant du peuple élu en Martinique (1848) et en Guadeloupe (1849-1850), où le schoelcherisme devint un mouvement politique, il fut contraint à un exil de dix-neuf ans à Londres sous le Second Empire. Rentré à Paris en 1870, il fut nommé colonel d’artillerie de la Garde nationale pendant la guerre franco-allemande. Réélu en 1871 comme parlementaire colonial, il devint sénateur inamovible en 1875.

Pendant son exil à Londres, entre 1852 et 1870, il devint un spécialiste incontesté de l'oeuvre du compositeur Georg Friedrich Händel dont il constitua une collection de manuscrits inestimable.
Auteur de nombreux ouvrages et articles sur les colonies françaises et étrangères, il publia notamment Colonies françaises. Abolition immédiate de l’esclavage, Colonies étrangères et Haïti, Histoire de l’esclavage pendant les deux dernières années. En 1857 paraissait à Londres une Vie de Haendel, compositeur dont il donna à la Bibliothèque du Conservatoire de Paris (actuel Département de la Musique de la B.n.F.) l’exceptionnelle collection de manuscrits qu’il avait réunie. En 1889, son dernier ouvrage était consacré à une Vie de Toussaint Louverture, pour le centenaire de la Révolution française. Il donna à de nombreux organismes des collections de livres et d’oeuvres d’art, permettant notamment l’ouverture d’un musée à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) et d’une bibliothèque à Fort-de-France (Martinique) qui portent son nom.

 

Schoelcher mourut à Houilles (Yvelines) le 25 décembre 1893. Il entra au Panthéon le 20 mai 1949.

 

LE SIÈCLE DES ABOLITIONS DE L’ESCLAVAGE

 

 

LE PROCESSUS S’ENCLENCHE A SAINT-DOMINGUE

 

C’est dans la colonie française de Saint-Domingue que s’enclencha aux Caraïbes-Amériques le long processus de destruction du système esclavagiste qui se déroula tout au long du XIXe siècle. La rébellion des esclaves qui éclata en août 1791 dans cette riche possession française des Caraïbes obligeait les commissaires civils délégués par le gouvernement révolutionnaire à proclamer l’abolition de l’esclavage en août 1793. Quelques mois plus tard, la Convention étendait la mesure aux autres colonies – la Martinique exceptée, qui était alors occupée par les Anglais – en votant le décret du 16 pluviôse an II (4 février 1794). En mai 1802, Napoléon Bonaparte décrétait le rétablissement de l’esclavage dans les colonies françaises. L’expédition qu’il envoya en Guadeloupe pour rétablir l’ordre colonial ainsi que l’esclavage réussit sa mission au terme d’une longue et dure répression menée par le Général Richepanse contre les rebelles. L’expédition dirigée vers Saint-Domingue à la même époque dut mener une guerre coloniale longue et difficile, ponctuée par l’arrestation et la déportation de Toussaint Louverture en juillet 1802, mais aussi, en novembre 1803, par l’échec des troupes françaises, contraintes de rembarquer au terme d’un conflit armé qui coûta plus de 150.000 vies humaines. La colonie de Saint-Domingue proclamait son indépendance le 1er janvier 1804 et reprenait son nom précolombien de Haïti.

 

 

WILBERFORCE, CLARKSON, CONDORCET, GREGOIRE...

 

En 1830, alors que l’émancipation n’avait pas encore été votée par le parlement britannique, alors que le Congrès de Vienne avait, depuis quinze ans déjà, incité en vain les nations participantes à réprimer la traite négrière encore pratiquée depuis leurs ports, Schoelcher préconisait dans De l’esclavage des noirs et de la législation coloniale, en 1833, une répression du trafic négrier à l’échelle « universelle » et une suppression progressive de l’esclavage : « Et ce n’est point un acte partiel que je demande, c’est une convention européenne, c’est une alliance que l’on pourra sans mentir appeler sainte, c’est une alliance de tous les peuples, qui déclareront la traite abolie pour toujours ». Il suivait en cela de célèbres exemples, tels que ceux de Condorcet, de Mirabeau, de l’abbé Grégoire, de William Wilberforce, de Thomas Clarkson ou de Morenas. Concernant l’esclavage toutefois, il précisait : « Loin de nous cependant, la pensée de bouleverser le monde, de compromettre les intérêts et la vie de tant de colons attachés à l’esclavage »... La « mort » et les « affranchissements successifs » des esclaves mèneraient selon lui à l’extinction de l’esclavage une fois la source de la traite négrière tarie par d’efficaces mesures d’interdiction. Sa prudence était celle qu’affichaient alors en France les partisans de la suppression de l’esclavage, celle, notamment, de la Société Française pour l’Abolition de l’Esclavage qui ne se prononça que tardivement, en 1847, en faveur d’une émancipation immédiate des esclaves.

A partir de 1840-1841, dès son second voyage aux Caraïbes, Schoelcher entreprit de « s’attaquer au fait et au droit » de l’esclavage, estimant que « les colons ne sont pas compétents pour discuter de l’émancipation des Noirs ». Il s’interrogea alors sur l’efficacité des abolitionnistes européens dont les « déclamations philanthropiques » lui semblaient bien vaines. Il s’appliqua alors à décrire minutieusement ce qu’il avait vu, ce qu’il avait lu également, notamment des documents judiciaires que lui confièrent quelques magistrats discrets mais soucieux de faire connaître à une opinion publique française peu concernée, ce qui se passait dans de si lointaines colonies. Il publia ainsi les descriptions les plus fidèles et les plus précises de son époque sur le travail, la vie quotidienne des esclaves, les moyens de résistance et de survie qu’ils adoptèrent, les révoltes, le marronnage.

 

 

L’IMPULSION BRITANNIQUE

 

Dans les années 1840, les courants antiesclavagistes européens étaient fortement influencés par le précédent de l’émancipation britannique de 1833-1838. En août 1833, l’Abolition Bill voté à Londres par le Parlement accordait une importante indemnité aux planteurs et obligeait les esclaves à quatre à six ans d’apprentissage chez leurs anciens maîtres, c’est-à-dire de travail sans rémunération. Les autorités britanniques décidaient en 1838, de mettre fin à ce système, source incessante de conflits.

En 1839, la fondation à Londres de la British and Foreign Anti-Slavery Society permettait aux abolitionnistes britanniques de lancer une campagne antiesclavagiste au niveau européen. Ses délégués étaient présents à Paris, lors de la création, en 1822, du Comité contre la traite négrière de la Société de la Morale Chrétienne, puis en 1834 pour la fondation de la Société française pour l’abolition de l’esclavage qui en était issue et qui publiait L’Abolitioniste français.

Schoelcher, s’il demeura un adversaire déterminé du Martiniquais Cyrille Bissette dont les initiatives antiesclavagistes concurrençaient en fait directement les siennes, avait par ailleurs recommandé et financé auprès de son ami l’éditeur républicain Laurent-Antoine Pagnerre, la parution de plusieurs ouvrages antiesclavagistes. L’abbé Casimir Dugoujon publiait ainsi en 1845 des Lettres sur l’esclavage dans les colonies françaises et le magistrat Jean-Baptiste Rouvellat de Cussac, faisait paraître, pendant la même année, un compte rendu de son séjour en Guadeloupe et en Martinique dans les années 183O sous le titre Situation des esclaves dans les colonies françaises. Urgence de leur émancipation.

 

 

TEMOIGNER ET AGIR

 

Schoelcher était enfin convaincu, au début des années 1840, de la nécessité d’une abolition de l’esclavage immédiate et non progressive. Parallèlement, il critiquait les conclusions de l’anthropologie raciste qui avait entrepris, depuis la fin du XVIIIe siècle, en France notamment, de prouver scientifiquement ce qui était pourtant une profonde erreur : l’existence de races humaines et une hiérarchie de leur valeur.

Ses ouvrages Des colonies françaises. Abolition immédiate de l’esclavage en 1842, Colonies étrangères et Haïti en 1842-1843 sont les comptes rendus fidèles du périple d’un an qu’il effectua dans les Caraïbes insulaires en 1840-1841. Ses objectifs principaux étaient atteints :

- analyser le système esclavagiste dans les colonies françaises des Caraïbes pour rendre compte à l’intention d’une opinion française peu concernée, et de parlementaires sensibles aux arguments des lobbies de planteurs et d’armateurs, des horreurs pratiquées des siècles durant sur les plantations et du caractère inhumain d’un tel système social fondé sur la servitude de 75 % de la population à l’égard d’une minorité de colons propriétaires d’êtres humains ;

- décrire les effets bénéfiques de la suppression de l’esclavage dans les colonies britanniques afin de convaincre les partisans français du maintien de l’esclavage que la liberté du travail n’était pas synonyme de ruine des colonies ;

- rendre compte des effets de la liberté et de l’indépendance issue, à Saint-Domingue, de la révolte des esclaves déclenchée en août 1791 et de la guerre coloniale qui suivit, remportée en novembre 1803 par les esclaves libérés de cette ancienne colonie française sur lesz troupes de Napoléon Bonaparte.

En 1847, c’est un véritable réquisitoire contre l’esclavage et plus précisément contre les planteurs de Guadeloupe et de Martinique auteurs de sévices à l’égard de leurs esclaves, que publiait Schoelcher en deux épais volumes intitulés Histoire de l’esclavage pendant les deux dernières années. La même année, il rédigeait pour la Société Française pour l’Abolition de l’Esclavage une longue pétition demandant la suppression immédiate de l’esclavage dans les colonies françaises

 

Schoelcher rédige la pétition pour l’émancipation immédiate publiée par la Société Française pour l’Abolition de l’Esclavage, 1847

« Nous demandons, Messieurs, l’abolition immédiate et complète de l’esclavage dans les colonies françaises ;

Parce que la propriété de l’homme sur l’homme est un crime ;

Parce que l’épreuve des lois des 18 et 19 juillet 1845 a rendu plus manifestes que jamais l’insuffisance et le danger des moyens prétendus préparatoires ;

Parce qu’aujourd’hui même ces lois ne sont pas encore appliquées dans leur entier ;

Parce qu’on ne peut détruire les vices de la servitude qu’en abolissant la servitude elle-même ;

Parce que toutes les notions de justice et d’humanité se perdent dans une société à esclaves ;

Parce que l’homme est encore vendu à l’encan, comme du bétail, dans nos colonies ; (...)

Parce que la prolongation de l’esclavage porte atteinte aux véritables intérêts des colonies et à la sécurité de leurs habitants ;

Parce que l’abolition, en réhabilitant le travail agricole, y rattachera toute la population libre ; (...)

Parce que l’affranchissement des nèges français entraînera l’émancipation de toute la race noire ;

Parce qu’en vertu de la solidarité qui lie tous les membres de la nation entre eux, chacun de nous a une part de responsabilité dans les crimes qu’engendre la servitude ».

 

Le document était adressé à l’ensemble des parlementaires et des conseillers généraux. La société abolitionniste française s’engageait ainsi, en fait, pour la première fois, depuis sa fondation, en faveur de l’abolition immédiate et non progressive, à l’anglaise. Ce texte, bien tardif, s’ajoutait à de nombreuses autres pétitions antiesclavagistes, notamment à celles de 191 « Hommes de couleur » de la Martinique, en date du 24 novembre 1836, à celle des ouvriers de Paris du 22 janvier 1844 et à celle que rédigèrent le pasteur Guillaume de Felice et Cyrille Bissette à l’intention du parlement et des conseil généraux en août 1846.

 

 

CHEZ LES PLANTEURS DE GUADELOUPE ET DE MARTINIQUE

 

C’est à une véritable enquête sur le système esclavagiste tel qu’il existait dans les colonies françaises, néerlandaises, danoises et espagnoles des Caraïbes que Schoelcher se livra en 1840-1841 lors du second et dernier voyage qu’il entreprit aux Amériques. Il séjourna pendant un an en Guadeloupe, en Martinique, à Saint-Thomas, à Puerto Rico, mais aussi dans les colonies britanniques – Jamaïque, Dominique, Antigua - où l’émancipation avait eu lieu entre 1834 et 1838 à la suite du vote de l’Abolition Bill par le Parlement de Londres en août 1833.

Il nota de manière précise les différentes modalités de travail sur les plantations, mais aussi les sévices infligés en toute légalité par les maîtres, les battues entreprises pour la recherche des fugitifs. Il décrivit de manière précise la révolte et les conditions de survie des nègres marrons, ceux qui avaient fui les plantations pour se réfugier dans les forêts des îles montagneuses, les révoltes ou les menaces de rébellion quasiment incessantes en Guadeloupe et en Martinique depuis les débuts de la colonisation, la tension sociale particulièrement vive, tout récemment entretenue par les révoltes d’esclaves des années 1820-1840

 

Les pouvoirs des colons

« Les colons tout puissants, maîtres de tous les postes, s’asservissent les gouverneurs, se jouent des lois, font chasser les fonctionnaires ou les prêtres qui ne se laissent pas séduire, introduisent leurs enfants jusque dans les hauts emplois des bureaux des colonies, au ministère de la Marine, subventionnent les journaux et payent un député et un pair de France pour vanter l’esclavage dans les Chambres ! »

Victor Schoelcher, Histoire de l’esclavage pendant les deux dernières années, 1847.

 

La condition des esclaves des plantations

« Privés de nourriture, épuisés de besoin ou déchirés sous le fouet le plus cruel, le calme prodigieux (des esclaves), leur oeil sec, leur figure impassible, l’expression de leurs traits infernalement satyriques au milieu des plus atroces douleurs, vous prouvent qu’ils sont plus forts que la barbarie même. Ceux que la nature a doués d’un si grand courage ou d’une telle puissance de caractère, s’ils ne se déterminent à aller vivre en marrons dans les bois, comme des bêtes fauves, restent séparés de l’habitation. J’ai vu quelques-uns de ces indomptables noirs qui eussent sans doute été de grands hommes dans le monde civilisé. On en cite qui se sont tués sans autre motif, sans autre but que celui de faire tort à leur maître ».

Victor Schoelcher, Des colonies françaises. Abolition immédiate de l’esclavage, 1842.

 

Schoelcher décrit un marché d’esclaves en Martinique :

« Nous avons assisté à une de ces criées de chair humaine. Quel spectacle !

C’était en 1841, à la Martinique, dans une grande salle remplie de meubles et d’objets de toute espèce. Au milieu de ce fouillis, assise dans un coin, sur des caisses de vin, était une fille de dix-sept ou dix-huit ans, la tête appuyée sur la main et le regard fixe. Elle ne paraissait pas précisément humiliée ni désespérée, mais mécontente et sombre. Un agent de police, placé à côté d’elle, la surveillait. Il y avait d’ailleurs beaucoup de monde et beaucoup de bruit. Les acheteurs qui l’apercevaient venaient l’interroger. ‘Etes-vous bonne fille ? Savez-vous blanchir ? Travaillez-vous au jardin (le travail des champs) ? Avez-vous eu des enfants ? Pourquoi vous vend-on ? N’êtes-vous pas marronneuse (disposée à aller en marronnage) ? etc., etc.’. Mille questions de mille personnes diverses. Quelques-uns, je me rappelle, prirent ses joues pour voir si elle avait la chair ferme. Elle, froide, impassible, répondait mal, de mauvaise volonté, et on lui disait alors : «’Ouvre donc la bouche qu’on t’entende, imbécile’. Et elle répliquait à peine quelques mots. Je suis persuadé, moi, qu’elle comprenait sa position, quoique née dans la servitude.

Après avoir vendu une baignoire, un lit, un canapé et une lampe, le commissaire-priseur dit : ‘A la négresse’. On s’approcha d’elle. Il la fit tenir debout, et la mit à prix : - 100 francs la négresse une telle, âgée de seize ans ! Elle travaille au jardin. 100 francs, 100 francs ! – Le visage toujours froid, l’air impassible, elle restait appuyée contre un meuble. – 120, 150, 155 ! Enfin elle fut adjugée à 405 francs ; et le commissaire-priseur lui dit, montrant le dernier surenchérisseur : ‘Allez, voici maintenant votre maître’. C’était un mulâtre. Elle leva les yeux, le regarda, s’approcha de lui, toujours du même air ; il lui adressa quelques paroles, et je les vis disparaître ensemble. Je les vois encore : c’est horrible ».

Victor Schoelcher, « Scènes des colonies. Ventes publiques d’hommes et de femmes », in Revue indépendante, 25 mars 1847.

 

L’esclavage et le fouet

« Le fouet est une partie intégrante du régime colonial, le fouet en est l’agent principal; le fouet en est l’âme; le fouet est la cloche des habitations, il annonce le moment du réveil, et celui de la retraite; il marque l’heure de la tâche; le fouet encore marque l’heure du repos; et c’est au son du fouet qui punit les coupables, qu’on rassemble soir et matin le peuple d’une habitation pour la prière; le jour de la mort est le seul où le nègre goûte l’oubli de la vie sans le réveil du fouet. Le fouet en un mot, est l’expression du travail aux Antilles. Si l’on voulait symboliser les colonies telles qu’elles sont encore, il faudrait mettre en faisceau une canne à sucre avec un fouet de commandeur ».

Victor Schoelcher, Des colonies françaises. Abolition immédiate de l’esclavage, chapitre VII, « Le fouet », 1842.

 

Du rire à la rage

« Lorsque m’isolant par abstraction du monde matériel et me retirant dans le monde intellectuel, je me représente que de deux hommes l’un se dit le maître de l’autre, maître de sa volonté, de ses mouvements, de son travail, de sa vie, de son coeur, cela me donne tantôt un fou rire, et tantôt des vertiges de rage.

Que l’esclavage soit ou ne soit pas utile, il faut le détruire; une chose criminelle ne doit pas être nécessaire. La raison d’impossibilité n’a pas plus de valeur pour nous que les autres, parce qu’elle n’a pas plus de légitimité. Si l’on dit une fois que ce qui est moralement mauvais peut être politiquement bon, l’ordre social n’a plus de boussole et s’en va au gré de toutes les passions des hommes. La violence commise envers le membre le plus infime de l’espèce humaine affecte l’humanité entière ».

Victor Schoelcher, Des colonies françaises. Abolition immédiate de l’esclavage, 1842.

 

Le travail sur une plantation des Caraïbes

« Les esclaves travaillent aux champs par brigades de quinze ou vingt sous la surveillance de contremaîtres qui les contiennent avec un énorme fouet toujours agité. Voilà la vie d’esclaves, froide, machinale, abrutissante, vile, monotone, sans passé pour réfléchir, sans avenir pour rêver, n’ayant que le présent toujours armé d’un fouet ignominieux ».

Victor Schoelcher, Des colonies françaises. Abolition immédiate de l’esclavage, 1842.

 

Le prix du sucre...

« Si, comme le disent les colons, on ne peut cultiver les Antilles qu’avec des esclaves, il faut renoncer aux Antilles. La raison d’utilité de la servitude pour la conservation des colonies est de la politique de brigands. Une chose criminelle ne doit pas être nécessaire. Périssent les colonies, plutôt qu’un principe ».

Victor Schoelcher, Des colonies françaises. Abolition immédiate de l’esclavage, 1842.

 

 

Une dure réalité...

Lettre à Ernest Legouvé

Londres, 27 juin 1841

« Il est vrai, mon brave et généreux ami, que les Antilles ne sont pas faites pour égayer, l’humanité d’en bas y est plus triste encore à observer que dans nos faubourgs gelés car elle y est plus abjecte, plus avilie c’est-à-dire et les passions d’égoïsme de l’humanité d’en haut paraissent plus hideuses que celles des aristocrates d’Europe en cela qu’elles soutiennent des principes encore plus abominables.

J’ai cherché à peindre les terribles actes que j’ai vu se passer sous le délicieux climat des mornes des Antilles ».

 

Le Martiniquais Cyrille Bissette, banni de son île après un long procès politique pour avoir réclamé pour ses frères « hommes de couleur » libres, des droits civiques égaux à ceux des colons, avait publié dans sa Revue des Colonies, en 1835, un bilan sur les grands camps de nègres marrons de Guadeloupe, alors estimés à 1.500 personnes. Il avait surtout demandé, en juillet 1835, l’abolition immédiate de l’esclavage dans les colonies françaises et proposé les grandes lignes d’un plan de réorganisation sociale sans esclavage, comportant en premier lieu un décret pour l’instruction primaire gratuite et obligatoire.

Au lendemain de l’abolition britannique de l’esclavage de 1833, définitivement appliquée en 1838, de nombreux esclaves quittaient les colonies françaises vers les îles anglaises les plus proches, la Dominique, Antigua, Montserrat ou Sainte-Lucie.

 

 

ENQUÊTES ET ATTENTISME GOUVERNEMENTAUX

 

En 1840, le Duc de Broglie inaugurait la présidence d’une « Commission instituée par décision royale du 26 mai pour l’examen des questions relatives à l’esclavage et à la condition politique des colonies » dont les travaux durèrent jusqu’en 1843 et qui sollicita à plusieurs reprises les avis des conseils coloniaux quant aux modifications à apporter au régime de l’esclavage. Un changement de gouvernement ne permit pas de donner une suite efficace aux propositions soumises, mais la commission de Broglie faisait évoluer la réflexion sur la nécessité de l’émancipation. Les assemblées parlementaires se refusaient toutefois au versement de l’indemnité qu’il faudrait verser, comme l’avait fait le gouvernement britannique, aux colons après l’abolition. Les lobbies des planteurs et des armateurs des grands ports organisaient par ailleurs une farouche résistance à toute modification du statu quo esclavagiste.

Les lois des 18 et 19 juillet 1845, dites lois Mackau, du nom du ministre de la Marine et des Colonies en place, modifiaient – théoriquement – en profondeur le régime de gouvernement des esclaves. Leur instruction devenait obligatoire pour leurs propriétaires, de même que le respect du samedi pour la culture de leurs lopins de terre, le respect de nouveaux horaires de travail ou l’acceptation de leur rachat à leur maître par le pécule qu’ils pouvaient s’être constitué par des travaux extérieurs à leurs plantation ou la vente des produits vivriers de leurs lopins.

Mais les nouvelles mesures arrivées de Paris trouvaient un écho très nuancé dans les colonies où les conseils de planteurs s’empressaient d’amender – voire d’annuler – les textes. Et Schoelcher de commenter dans le journal républicain La Réforme du 28 juillet 1846:

« C’est donc toujours la même chose. Le temps passe, les idées s’épurent, la civilisation agrandit son empire, les peuples s’éclairent, les moeurs s’adoucissent ; les colons seuls, immobiles, n’oublient rien et n’apprennent rien. N’osant plus toutefois soutenir l’esclavage en principe, ils disent qu’il faut préparer les esclaves, mais à chaque loi préparatoire, ils s’écrient en gémissant : ‘C’est la destruction des colonies !’ ».

 

 

PRODUIRE DU SUCRE...

 

La culture de la canne et la fabrication du sucre faisaient à cette époque l’objet de nouveaux essais de modernisation technique. Les prix du sucre avaient considérablement diminué depuis le début des années 1820, les coûts de production augmentaient avec le vieillissement du matériel et les planteurs étaient considérablement endettés. L’ingénieur agronome Paul Daubrée publiait en 1841 la brochure La question coloniale sous le rapport industriel, dans laquelle il préconisait la séparation de la culture et de la fabrication, cette dernière devant avoir lieu au sein de grandes usines centralisant les récoltes. Le tremblement de terre qui eut lieu en Guadeloupe en février 1843 précipita dans les deux colonies les transformations industrielles que Cuba avait expérimentées trois décennies plus tôt. Schoelcher et la commission d’abolition de l’esclavage de 1848 encourageaient de manière paradoxale la construction de ces établissements soutenus par des organismes de crédit spécifiques. Une quarantaine d’usines centrales étaient ainsi construites en Guadeloupe et en Martinique entre 1850 et les années 1870. Cependant, l’Europe satisfaisait déjà ses besoins croissants en sucre par la culture de la betterave.

 

 

EN HAÏTI EN 1841

 

Schoelcher arrive en Haïti en mars 1841, par le port du Cap-Haïtien. Premier abolitionniste européen à visiter cette ancienne colonie française de Saint-Domingue devenue indépendante au 1er janvier 1804, il commente : « Je désirais, j’espérais, je craignais. Le premier pas que l’on fait dans Haïti a quelque chose d’effrayant, surtout pour un abolitionniste. (...) Le Cap-Haïtien n’est plus que le squelette du Cap-Français. On s’émeut et s’indigne à voir que la liberté, avec toutes ses forces, ne puisse même remplir les ruines de l’esclavage ».

Hérard Dumesle, député des Cayes, l’un des opposants du Président Jean-Pierre Boyer, remet à Schoelcher un mémoire intitulé Haïti en 1839. Il y relevait les abus et la corruption du gouvernement en place et ses mesures dictatoriales. Dumesle demande à Schoelcher de témoigner à son retour en Europe. Ce document lui permet de préciser les informations dont il émaille le long compte rendu de voyage qu’il publie dès 1843 sous le titre Haïti. Il juge que la France a transgressé ses droits, en 1825, en faisant payer une indemnité au nouvel Etat en échange de son indépendance. A cette époque en effet, « il ne restait à Saint-Domingue que la terre », rappelle-t-il.

 

Schoelcher et l’indemnité que Haïti versa à la France :

« Les Haïtiens disent avec colère, et nous sommes entièrement de leur avis, qu’ils ne devaient rien aux propriétaires de Saint-Domingue. Imposer une indemnité à des esclaves vainqueurs de leurs maîtres, en effet, c’est leur faire acquitter à prix d’argent ce qu’ils ont déjà payé de leur sang. N’est-ce point, au reste, avec les plus fermes balances de la justice que les esclaves affranchis auraient pu établir une compensation entre ce qu’ils prenaient aux maîtres et ce que les maîtres avaient ravi aux esclaves ? Les richesses de Saint-Domingue, qui les avait créées ? N’était-ce point la main des esclaves ? (...)

Que devait à un colon de Saint-Domingue l’homme qu’il avait fait enlever aux côtes d’Afrique, à sa patrie, à ses affections, à ses propriétés, pour en faire une bête de somme destinée à féconder ses champs en Amérique et à grossir sa fortune ? ».

Victor Schoelcher, Haïti, 1843.

 

Schoelcher a pour objectif, lors de son périple en Haïti et dans les colonies anglaises voisines, d’obtenir des preuves concrètes de la supériorité du travail libre sur l’esclavage. Il prend le contre-pied des arguments faisant de Haïti une erreur de politique coloniale à ne pas renouveler. Depuis 1804 en effet, Haïti est mise au ban des nations. Elle souffre d’un isolement diplomatique quasi général, tout en subissant la pression d’émissaires commerciaux nord-américains et européens.

Schoelcher note que les cultivateurs haïtiens, soumis à de durs « codes ruraux », ont peine à « dépasser le point où les avait laissés la servitude » : « Ils sont délivrés des horreurs de l’ilotisme, mais ils ne connaissent pas les plaisirs de la liberté ». Un autre héritage de la colonisation est à ses yeux celui du « préjugé de couleur » que « les colons, expirant, (ont) légué à cette terre infortunée ».

Schoelcher consacre son dernier ouvrage, en 1889, pour le centenaire de la Révolution française, à une Vie de Toussaint Louverture, évoquant notamment les événements qui suivirent la rébellion des esclaves de Saint-Domingue d’août 1791, l’abolition de l’esclavage dans la colonie en août-septembre 1793 et le vote de l’émancipation par la Convention le 16 pluviôse an II (4 février 1794). La longue guerre que les troupes françaises - expédiées en décembre 1801 vers la colonie par Napoléon Bonaparte - livrèrent aux esclaves récemment libérés se terminait par leur défaite en novembre 1803 et aboutissait à la proclamation d’indépendance du territoire. Le rétablissement de l’esclavage décidé par Bonaparte par le décret du 20 mai 1802 échouait à Saint-Domingue. Une autre expédition de troupes placées sous le commandement de Richepanse avait par contre entraîné, en 1802 en Guadeloupe, le rétablissement de la servitude et une répression impitoyable contre les insurgés.

Schoelcher s’interroge au sujet de Toussaint Louverture, général en chef de l’armée de Saint-Domingue, auteur d’une constitution de la colonie en 1801, dont les pouvoirs croissants ne suscitèrent que craintes et rejet de la part du pouvoir central. Capturé par le Général Leclerc en juillet 1802, il avait été transporté en France, emprisonné au fort de Joux dans le Jura où il mourut de froid et de faim le 7 avril 1803. Toussaint Louverture avait-il pu concevoir, avant sa mort, « quelque chose comme l’indépendance de l’île, sous la suzeraineté de la France ? ».

 

 

 

DE L’ÉGYPTE AU SÉNÉGAL

 

C’est afin d’« étudier l’esclavage musulman pour le comparer à l’esclavage chrétien » que Schoelcher partait pour l’Egypte et la Turquie en 1844, pour le Sénégal et la Gambie en 1847. En août 1847, il embarquait au Havre sur l’Anna vers le Sénégal. Le statut de servitude en pays musulman n’avait selon lui « rien de commun avec l’esclavage occidental ». Mais le sort des fellahs d’Egypte l’avait incité à qualifier le vice-roi Méhémet-Ali de « négrier déguisé en civilisateur ».

Après un séjour à Gorée, il remontait le fleuve Sénégal vers la Gambie sur l’Union. Il s’élevait alors contre les « brillantes dissertations médicales (et) les plus sublimes raisonnements psychologiques des Cuvier, des Spurzheim, des Virey pour démontrer l’infériorité des Noirs », souhaitant démontrer combien les croyances alors répandues par l’anthropologie raciste - alors en plein développement en France – étaient erronées : « Accoutumés à ne considérer les Noirs que du point de vue de l’habitation avait-il observé dès 1833, les partisans de l’esclavage les proclament hautement incapables de se conduire par eux-mêmes »... (De l’esclavage des Noirs et de la législation coloniale, 1833, chapitre VIII).

Schoelcher était alors surveillé de près par l’administration coloniale du Sénégal dont le gouverneur avait reçu ordre du ministre, le duc de Montebello, de lui rendre compte des moindres faits et gestes de ce voyageur antiesclavagiste : « Vous me ferez connaître confidentiellement l’attitude et le langage qu’il prendra pendant cette exploration, dans laquelle vous ferez observer ses démarches sans qu’il puisse être fondé à penser que l’administration cherche à gêner en rien ses investigations ou les regarde d’un oeil défavorable... », avait demandé le ministre, poursuivant : « Les doctrines abolitionnistes émises par M. Schoelcher, ses nombreux écrits contre l’esclavage et sa récente publication sur l’Egypte ne manqueront pas de donner de l’importance à son voyage dans nos établissements de la côte d’Afrique »...(Archives du Sénégal, Dakar, 1 B 37).

 

 

1848

 

La Révolution de 1848 provoqua une exceptionnelle ouverture politique, à la faveur de laquelle Schoelcher, appelé par François Arago, ministre de la Marine et des Colonies du Gouvernement provisoire, devenait, le 4 mars, sous-secrétaire d’Etat chargé des colonies et président d’une commission d’abolition de l’esclavage

 

Au terme d’un mois et demi de travaux, la commission d’abolition avait reçu les délégations les plus diverses, des représentants d’esclaves et de « libres de couleur » aux délégués des planteurs. Schoelcher avait demandé au ministère, dès les premières séances, la documentation la plus fournie sur les décisions des assemblées de la Révolution Française dans le domaine colonial et sur l’abolition qui avait tout récemment eu lieu dans les colonies britanniques. Elle avait élaboré un ensemble de décrets et arrêtés qui, tout en supprimant l’esclavage, fixaient de nouveaux cadres de la vie sociale, faisant par ailleurs des « nouveaux libres » de « nouveaux citoyens », appelés à élire au suffrage universel (masculin) leurs représentants à l’Assemblée nationale.

Mais la tâche fut rude. Le Gouvernement provisoire issu des journée révolutionnaires de février 1848 avait certes décidé en théorie la suppression de l’esclavage, mais la pratique se heurtait à des résistances internes puissantes. Tous les membres du gouvernement n’acceptèrent pas la mesure qu’ils souhaitaient voir débattre au sein de l’assemblée qui devait être prochainement élue. Schoelcher le savait. Il fit signer le décret par une majorité de membres du gouvernement – Armand Marrast, proche des milieux des planteurs qu’il représentait au sein de sa loge maçonnique, n’accepta par exemple de signer les décrets qu’en septembre 1848 – et insista auprès de Pagnerre, secrétaire général du gouvernement, pour que l’ensemble des décrets d’émancipation puissent paraître au Moniteur universel et partir vers les colonies. Il lui écrivait en effet, le 1er mai 1848 :

« En vérité, je ne croyais pas qu’il serait si long et si difficile de tuer l’esclavage sous la République ».

Une forte indemnité devait être versée aux planteurs « dépossédés » de leurs esclaves. La proposition dont Schoelcher avait fait part au Gouvernement provisoire, d’indemniser également les esclaves et de leur attribuer des lopins de terre fut rejetée par le gouvernement.

 

En Guyane et à La Réunion, les commissaires généraux de la République Pariset et Sarda-Garriga proclamaient l’émancipation selon le projet de la commission, deux mois après l’arrivée des décrets émancipateurs. En Martinique et en Guadeloupe par contre, la tension sociale fut tellement vive qu’à l’issue des mouvements de rébellion des esclaves survenus le 22 mai au Prêcheur et à Saint-Pierre en Martinique, le Gouverneur Rostoland proclamait l’abolition de l’esclavage dans la colonie dès le lendemain, 23 mai. Le Gouverneur de la Guadeloupe, Layrle, prenait une mesure identique le 27 mai, manquant de troupes pour maîtriser les rassemblements d’esclaves signalés en plusieurs points de la colonie. Les deux commissaires généraux envoyés par le Gouvernement provisoire pour promulguer les décrets parisiens d’abolition et remplacer les gouverneurs arrivèrent, début juin, dans des colonies où l’esclavage était déjà supprimé.

 

Décret du Gouvernement provisoire créant la Commission d’abolition de l’esclavage, 4 mars 1848

« Le gouvernement provisoire de la République,

Considérant que nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves ;

Décrète :

Une commission est instituée auprès du ministre provisoire de la marine et des colonies pour préparer, dans le plus bref délai, l’acte d’émancipation immédiate dans toutes les colonies de la République.

Le ministre de la marine pourvoira à l’exécution du présent décret.

Paris le 4 mars 1848.

F. ARAGO ».

 

Décret d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, 27 avril 1848.

« Ministère de la Marine et des Colonies - Direction des Colonies

République Française

Liberté - Egalité - Fraternité

Au nom du Peuple Français

Le Gouvernement provisoire,

Considérant que l'esclavage est un attentat contre la dignité humaine;

Qu'en détruisant le libre arbitre de l'homme, il supprime le principe naturel du droit et du devoir; Qu'il est une violation flagrante du dogme républicain: ‘Liberté - Egalité – Fraternité’;

Considérant que si des mesures effectives ne suivaient pas de très près la proclamation déjà faite du principe de l'abolition, il en pourrait résulter dans les colonies les plus déplorables désordres;

Décrète:

Article Ier

L'esclavage sera entièrement aboli dans toutes les colonies et possessions françaises, deux mois après la promulgation du présent décret dans chacune d'elles. A partir de la promulgation du présent décret dans les colonies, tout châtiment corporel, toute vente de personnes non libres, seront interdits.

Article 2

Le système d'engagement à temps établi au Sénégal est supprimé.

Article 3

Les gouverneurs ou Commissaires généraux de la République sont chargés d'appliquer l'ensemble des mesures propres à assurer la liberté à la Martinique, à la Guadeloupe et dépendances, à l'île de la Réunion, à la Guyane, au Sénégal et autres établissements français de la côte occidentale d'Afrique, à l'île Mayotte et Dépendances et en Algérie.

Article 4

Sont amnistiés les anciens esclaves condamnés à des peines afflictives ou correctionnelles pour des faits qui, imputés à des hommes libres, n'auraient point entraîné ce châtiment. Sont rappelés les individus déportés par mesure administrative.

Article 5

L'Assemblée Nationale règlera la quotité de l'indemnité qui devra être accordée aux colons.

Article 6

Les colonies purifiées de la servitude et les possessions de l'Inde seront représentées à l'Assemblée Nationale.

Article 7

Le principe ‘que le sol de la France affranchit l'esclave qui le touche’ est appliqué aux colonies et possessions de la République.

Article 8

A l'avenir, même en pays étranger, il est interdit à tout français de posséder, d'acheter ou de vendre des esclaves, et de participer, soit directement, soit indirectement, à tout trafic ou exploitation de ce genre. Toute infraction à ces dispositions entraînerait la perte de la qualité de citoyen français.

Néanmoins, les Français qui se trouveront atteints par ces prohibitions, au moment de la promulgation du présent décret, auront un délai de trois ans pour s'y conformer. Ceux qui deviendront possesseurs d'esclaves en pays étranger, par héritage, don ou mariage, devront, sous la même peine, les affranchir ou les aliéner dans le même délai à partir du jour où leur possession aura commencé.

Article 9

Le Ministre de la Marine et des Colonies et le Ministre de la Guerre sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret.

Fait à Paris, en conseil de gouvernement, le 27 avril I848.

Signé:

Les membres du Gouvernement provisoire: DUPONT (de l’Eure), LAMARTINE, CRÉMIEUX, GARNIER-PAGÈS, A. MARRAST, Louis BLANC, ALBERT, FLOCON, LEDRU-ROLLIN, ARAGO, MARIE.

Le Secrétaire général du Gouvernement provisoire: PAGNERRE».

 

INDIGNATIONS ET AMBIGUÏTÉS

 

Après un exil de dix-neuf ans sous le Second Empire dont il demeura un opposant irréductible, Schoelcher réactivait à partir de 1870-1871 son réseau d’information international au sujet de l’esclavage et des traites d’êtres humains. Il procédait à une analyse critique de la « police du travail » élaborée après 1850, imposant notamment livret de travail et passeport intérieur aux travailleurs de Guadeloupe et de Martinique. Dans L’arrêté Gueydon à la Martinique et l’arrêté Husson à la Guadeloupe, paru en 1872, il voyait une succession d’« attentats à la liberté individuelle » dans la législation peu à peu élaborée, entre 1850 et 1870, pour réorganiser le travail et le fonctionnement social des colonies sans esclavage. Le recours à une main-d’oeuvre dite « libre » recrutée en Afrique, en Inde, en Chine pour fournir des travailleurs aux plantations des deux colonies à des taux de salaires quatre fois inférieurs aux salaires légaux, fut considéré par Schoelcher comme un « second esclavage »

 

Le sort des immigrants « libres »...

« L’immigrant actuel n’est pas un homme ayant des droits civils. Il est réduit à l’état de mineur ne pouvant rien par lui-même. Mal nourri, mal vêtu, maltraité, frappé, il n’a pas le droit de porter plainte devant les tribunaux. Franchement, quelle différence y a-t-il entre un esclave et un engagé de cette sorte ? Une seule, c’est que la servitude de l’engagé ne dure que cinq ans et qu’à l’expiration de ce terme, l’administration est tenue de le rapatrier. Mais là encore, point de respect du contrat de ce malheureux. Il reste des années rivé à sa chaîne, parce que l’administration ne frète des navires de rapatriement que tous les trois, quatre ou cinq ans ».

Victor Schoelcher, « L’immigration aux colonies », in Le Moniteur des Colonies, 7 juin 1885.

 

Membre de la Société des Droits de l’Homme, il s’élevait contre la perpétuation des trafics d’êtres humains et de l’esclavage dans de nombreuses parties du monde. Ainsi publiait-il en 1881 L’esclavage au Sénégal, avant de fonder une Société pour la protection des indigènes des colonies françaises puis un journal, Le Moniteur des Colonies, en association avec le député guadeloupéen Gaston Gerville-Réache (exergue « Aux Caraïbes, une fédération d’Etats indépendants »).

 

Aux Caraïbes, une fédération d’Etats indépendants

« En examinant la position des Antilles au milieu de l’Océan, groupées toutes entre l’Europe et l’Amérique, en regardant sur la carte où on les voit presque se toucher, on est pris de la pensée qu’elles pourraient bien un jour constituer ensemble un corps social à part dans le monde moderne, comme les îles Ioniennes en formèrent autrefois dans le monde ancien. Petites républiques indépendantes, elles seraient unies confédérativement par un intérêt commun et auraient une marine, une industrie, des arts, une littérature qui leur seraient propres. Cela ne se fera peut-être pas dans un, dans deux, dans trois siècles, il faudra auparavant que les haines de rivalité s’effacent pour qu’elles s’unissent et s’affranchissent toutes ensemble de leurs métropoles respectives ; mais cela se fera, parce que cela est naturel ».

Victor SCHOELCHER, Des colonies françaises. Abolition immédiate de l’esclavage, 1842.

 

 

ABOLITION ET COLONISATION

 

A la fin du XIXe siècle, la colonisation de l’Afrique fut justifiée par l’étendue et l’ampleur des ressources à exploiter, des marchés à ouvrir aux denrées européennes, mais aussi par la répression du trafic d’êtres humains et de l’esclavage. Ainsi les abolitionnistes empruntaient-ils les pas des colonisateurs. Le Père Lavigerie entreprenait d’éradiquer l’esclavage en Afrique par une colonisation agricole réalisée par des missionnaires soldats, les Pères Blancs, dont la cible principale serait le trafic terrestre d’esclaves que maîtrisaient les musulmans à travers le continent.

L’un des résultats de la Conférence de Berlin, réunie à l’initiative de Bismarck en 1884-1885, était d’œuvrer au niveau des pays européens pour l’abolition de la traite et de l’esclavage dans les territoires progressivement conquis et colonisés. En 1890, la conférence antiesclavagiste qui se réunit à Bruxelles confirmait que les abolitionnistes suivraient les voies ouvertes par les armées coloniales vers l’intérieur du continent africain. Sur place, à l’esclavage succédaient le travail forcé et l’utilisation des réservoirs de main-d’œuvre que constituaient les « villages de liberté » qui regroupaient les esclaves libérés. Cette procédure de recrutement de main-d’œuvre à bon marché survécut jusqu’à la Deuxième Guerre Mondiale.

 

REPÈRES CHRONOLOGIQUES

 

 

- I793 - Abolition de l’esclavage à Saint-Domingue en août et septembre, par les Commissaires civils Sonthonax et Polverel.

 

- I794 - I6 pluviôse an II (4 février): abolition de l’esclavage dans les colonies françaises par la Convention

 

- I8O2 - Rétablissement de l’esclavage par Napoléon Bonaparte par décret du 20 mai. Arrivée des forces expéditionnaires envoyées à Saint-Domingue et en Guadeloupe par Bonaparte. Répression contre les rebelles en Guadeloupe par le Général Richepanse. Arrestation et déportation de Toussaint Louverture vers la France en juillet 1802.

 

- I8O3 - Mort de Toussaint Louverture le 7 avril au Fort de Joux (Doubs). Poursuite de la guerre coloniale à Saint-Domingue. Novembre : défaite des troupes françaises à la bataille de Vertières.

 

- I8O4 - 1er janvier: Déclaration d’Indépendance de Saint-Domingue sous le nom de Haïti, par Jean-Jacques Dessalines. Naissance de Victor Schoelcher le 22 juillet à Paris.

 

- I8O7 - Interdiction de la traite négrière par l’Angleterre et le Danemark.

 

- I8I5 - Congrès de Vienne: les pays européens acceptent l’interdiction théorique de la traite négrière.

 

- I8I6 - Décrets d’abolition de l’esclavage de Simon Bolivar.

 

- I8I8-I8I9 - Courtes études de Victor Schoelcher au Lycée Louis-le-Grand. Victor travaille à partir de l’âge de I5 ans dans la fabrique de porcelaines familiale, rue du Faubourg Saint-Denis à Paris.

 

- I8I9 - Indépendance de la Colombie.

 

- I822 - Fondation, à Paris, de la Société de la Morale Chrétienne. Auguste de Staël, notamment, y anime le Comité de lutte contre la traite négrière et l’esclavage. Indépendance du Mexique. Abolition de l’esclavage et indépendance à Santo Domingo. Indépendance du Brésil.

 

- I823 - Fondation, à Londres, de la Société pour l’Abolition de l’esclavage.

 

- I824-I825 - Affaire et procès de Bissette, Fabien et Volny en Martinique, accusés de diffusion d’une brochure réclamant des droits civiques pour les « hommes de couleur » libres.

 

- I825 - Reconnaissance par la France de l’Etat haïtien qui accepte de verser une indemnité de 150 millions de francs à son ancienne puissance coloniale.

 

- I828 - Marc Schoelcher associe officiellement son fils Victor à son entreprise.

 

- I828-I83O - Premier voyage de Victor Schoelcher aux Amériques. Il part pour le Mexique via les Etats-Unis (New York, la Louisiane) et Cuba. Envoi de ses premiers articles sur l’esclavage à la Revue de Paris.

 

- I83O-I833 - Publication des premières critiques d’art de Schoelcher dans la revue L’Artiste.

 

- I83I - Reconnaissance de droits civiques aux « hommes de couleur » libres dans les colonies françaises. Loi du 4 mars interdisant la traite négrière.

 

- I833 - Schoelcher publie De l’esclavage des noirs et de la législation coloniale, Paulin, Paris. Vote de l’Abolition Bill par le Parlement britannique (appliqué à partir d’août I834, effectif au Ier août I838).

 

- I834 - Fondation, à Paris, de la Société française pour l’abolition de l’esclavage par le Comité de lutte contre la traite négrière et l’esclavage de la Société de la Morale Chrétienne. Fondation par Cyrille Bissette, à Paris, de la Société des Hommes de couleur et de la Revue des Colonies (paraît jusqu’en I843).

 

- I834-I844 - Schoelcher effectue plusieurs voyages en Europe: Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Grande-Bretagne, Espagne, Portugal, Italie.

 

- I836 - Fondation en Guadeloupe de la loge maçonnique des « Disciples d’Hiram ».

 

- I839 - Fondation à Londres de la British and Foreign Anti-Slavery Society. Indépendance du Guatemala.

 

- I84O - Schoelcher publie Abolition de l’esclavage. Examen critique du préjugé contre la couleur des Africains et des sang-mêlés (Pagnerre, Paris). Il échoue au concours de la Société des Amis des Noirs.

 

- I84O-I84I - Second voyage de Schoelcher aux Caraïbes: Guadeloupe, Martinique, Jamaïque, Antigua, Dominique, colonies danoises, Haïti, Puerto Rico.

 

- I84O-I843 - Travaux, à Paris, de la commission chargée de la révision de la législation des colonies et de l’esclavage, présidée par le Duc Victor de Broglie.

 

- I84I - Indépendance du Salvador.

 

- I842 - Schoelcher publie Des colonies françaises. Abolition immédiate de l’esclavage (Pagnerre, Paris).

 

- I843 - Schoelcher publie Colonies étrangères et Haïti. Résultats de l’émancipation anglaise. Coup d’oeil sur l’état de la question d’affranchissement (Pagnerre, Paris).

 

- I843 - Février: tremblement de terre en Guadeloupe. Outre de nombreuses victimes, le cataclysme détruit une grande quantité d’ateliers et sucreries. On reconstruit en appliquant de nouvelles techniques de traitement de la canne et de fabrication des sucres.

 

- I844 - Schoelcher publie De la pétition des ouvriers pour l’abolition immédiate de l’esclavage (Pagnerre, Paris).

 

- I844-I845 - Voyage de Schoelcher en Egypte, en Grèce, en Turquie.

 

- I845 - Vote de la loi Mackau modifiant le régime de l’esclavage (droit à l’instruction pour les esclaves, possibilité de constituer un pécule et de se racheter, fixation des horaires de travail).

L’Abbé Casimir Dugoujon publie De l’esclavage dans les colonies françaises (Pagnerre, Paris, I845).

 

- I846 - Schoelcher publie L’Egypte en I845 ( Pagnerre, Paris).

 

- I847 - Schoelcher publie Histoire de l’esclavage pendant les deux dernières années (Pagnerre, Paris). Abolition de l’esclavage par la Suède à Saint-Barthélémy.

 

- I848 - 23-25 février: journées révolutionnaires à Paris qui mettent fin à la Monarchie. Proclamation de la République et formation d’un gouvernement provisoire. Schoelcher a quitté le Sénégal en janvier. Le 3 mars, à son arrivée à Paris, il rencontre François Arago, ministre de la Marine. Le principe de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises est adopté le 4 mars. Schoelcher est nommé sous-secrétaire d’Etat aux Colonies et président de la Commission d’abolition de l’esclavage. Le décret d’abolition de l’esclavage est signé par le Gouvernement provisoire le 27 avril.

Schoelcher occupe ses fonctions ministérielles du 5 mars au I7 mai I848. Il préside la commission d’abolition de l’esclavage du 5 mars au 21 juillet. Il est élu représentant du peuple en Guadeloupe et en Martinique et opte pour la Martinique, siège du « Gouvernement général des Antilles françaises ». Son siège de représentant de la Guadeloupe est alors occupé par son suppléant, Louisy Mathieu, ancien esclave.

Abolition de l’esclavage dans les colonies danoises des Caraïbes en juillet.

 

- I849 - Schoelcher publie Nouvelles observations sur les élections de la Guadeloupe et La Vérité aux ouvriers et cultivateurs de la Martinique (Pagnerre, Paris).

 

- I85I - Schoelcher publie Protestations des citoyens français nègres et mulâtres contre des accusations calomnieuse, Le procès de Marie-Galante, Abolition de la peine de mort.

Vote par le Congrès de la loi sur les esclaves fugitifs aux Etats-Unis. Schoelcher publie L’esclavage aux Etats-Unis, La loi du I8 septembre I85O sur les esclaves fugitifs et L’insurrection de Cuba et les Etats-Unis.

Procès de l’indépendantiste Marie-Léonard Sénécal en Guadeloupe. Abolition de l’esclavage en Colombie. Création de banques coloniales pour la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et La Réunion.

2-3 décembre: résistance de Schoelcher au coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte. Début de sa vie de proscrit. Fin décembre, il quitte la France pour la Belgique via la Suisse et l’Allemagne.

 

- I852 - Schoelcher quitte Bruxelles pour Londres. Début de son amitié avec Victor Hugo qu’il rencontre à Jersey puis à Guernesey. Il publie Histoire du crime du 2 décembre. La Constitution française supprime l’exercice de tous droits politiques aux colonies. Le gouvernement signe des conventions pour l’introduction dans les colonies françaises de travailleurs sous contrats originaires des territoires d’Afrique et de l’Inde contrôlés par les Britanniques.

Parution de la Case de l’Oncle Tom de H. Beecher-Stowe aux Etats-Unis.

 

- I853 - Schoelcher publie Le gouvernement du 2 décembre.

 

- I854 - Schoelcher publie Dangers to England of the alliance with the men of the Coup d’Etat.

Senatus-consulte rétablissant les assemblées locales dans les colonies: les conseils généraux.

 

- I855 - Arrêté Gueydon sur la « police du travail » en Martinique.

 

- I857 - Schoelcher publie Life of Handel (Trübner, Londres). Arrêté Husson sur la « police du travail « en Guadeloupe

 

- I859 - Schoelcher refuse l’amnistie accordée aux proscrits par Napoléon III. Raids de John Brown à la tête d’esclaves rebellés en Virginie. Il est pendu à Charleston en décembre. Appel de Victor Hugo en sa faveur.

 

- I86I - Abraham Lincoln est élu président des Etats-Unis. Début de la Guerre de Sécession.

Intervention européenne au Mexique.

 

- I863 - Abolition de l’esclavage aux Etats-Unis par Lincoln. Mesure appliquée dans l’Union en I865, à la fin de la Guerre de Sécession.

 

- I865 - Abolition de l’esclavage aux Etats-Unis. Fondation du Ku Klux Klan dans le Tennessee. Rébellion de Morant Bay en Jamaïque.

 

- I866 - Senatus-consulte élargissant les compétences des conseils généraux des colonies.

 

- I868-I878 - Guerre de Dix Ans à Cuba.

 

- I87O - Schoelcher publie Sunday Rest (Le repos du dimanche). Août : guerre entre la France et la Prusse. Schoelcher rentre à Paris au mois d’août. Défaite de la France à Sedan le 4 septembre. Instauration d’un gouvernement de Défense nationale. Rétablissement d’un régime républicain. Colonel de l’Etat-major général des Gardes nationaux, Schoelcher est vice-président de la commission des barricades pour la défense de Paris. Il prend la tête d’un Comité des Alsaciens formé à Paris. Insurrection dans le sud de la Martinique. Vote de la loi d’abolition de l’esclavage dans les colonies espagnoles par les Cortès, présentée par Segismundo Moret.

 

- I87I - Sous la Commune de Paris, Schoelcher est parmi les partisans de la conciliation. Il élabore, en avril 1871, un projet de Ligue de la Paix. Elu le 8 février représentant du peuple à Paris puis en avril en Guyane et à la Martinique, qu’il choisit de représenter à nouveau.

 

- I872 - Schoelcher publie L’arrêté Gueydon à la Martinique et l’arrêté Husson à la Guadeloupe (Le Chevalier) et de Le 2 décembre. Les massacres dans Paris (Librairie de la Bibliothèque Démocratique, Paris). Il est membre de la Commission du Travail colonial créée par le ministère de la Marine et des Colonies.

 

- I873 - Schoelcher publie La famille, la propriété et le christianisme et Le jury aux colonies (Le Chevalier). Abolition de l’esclavage à Puerto Rico.

 

- I874 - Schoelcher est nommé président de la Société de Secours mutuel des Créoles.

 

- I875 - Schoelcher est élu sénateur inamovible. Il adhère à la Société pour l’Amélioration du Sort des Femmes. Publication de La grande conspiration du pillage, de l’incendie et du meurtre à la Martinique.

 

- I877 - Schoelcher publie Restauration de la traite des Noirs à Natal.

 

- I879 - Schoelcher publie Le vrai Saint-Paul.

 

- I88O - Schoelcher publie L’esclavage au Sénégal. Il participe au Congrès de la Ligue du Droit des Femmes. Début de l’application de la loi Moret à Cuba.

 

- I88I - Schoelcher publie Modernité de la musique et L’esclavage au Brésil. Il est membre du Conseil Supérieur des Colonies. Début des travaux de construction du canal de Panama.

 

- I882 - Schoelcher fonde à Paris, avec Gaston Gerville-Réache, le journal Le Moniteur des Colonies. Il effectue à Londres une mission d’étude sur les hospices et asiles de nuit pour enfants. Il est rapporteur devant le Sénat des lois scolaires instituant l’école primaire gratuite et obligatoire. Il publie le tome I de Polémique coloniale (E. Dentu).

 

- I883 - Schoelcher publie L’immigration aux colonies (Imprimerie du Moniteur des Colonies).

 

- I879-I884 - Schoelcher fait don d’ouvrages, de manuscrits, d’objets d’art à la Bibliothèque Nationale, au Conservatoire, à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts, au Musée d’Ethnographie du Trocadéro (Musée de l’Homme), au Musée des Antiquités nationales, au Musée de Cluny, à la Guadeloupe, à la Guyane, à la Martinique. Il loue à partir de cette période une maison à Houilles, dans la banlieue ouest de Paris et conserve son appartement parisien de la rue de la Victoire.

 

- I886 - Schoelcher publie le tome 2 de Polémique coloniale (ibid.). Abolition de l’esclavage à Cuba.

 

- I888 - Abolition de l’esclavage au Brésil.

 

- I889 - Schoelcher publie Vie de Toussaint Louverture (Ollendorff) pour le centenaire de la Révolution Française. Arrêt de l’immigration de travailleurs indiens dans les colonies françaises des Caraïbes.

 

- I892 - Schoelcher se retire définitivement dans sa maison de Houilles.

 

- I893 - Mort de Victor Schoelcher à Houilles (Yvelines) le 25 décembre.

 

- I894 - Inhumation de Schoelcher le 5 janvier au cimetière du Père Lachaise.

 

- I895-I898 - Guerre hispano-cubaine.

 

- I898 - Guerre hispano-américaine à Cuba. Indépendance de Cuba. Traité de Paris fixant la tutelle des Etats-Unis sur Cuba et Puerto Rico.

 

- I949 - Transfert de Schoelcher au Panthéon, le 2O mai.

 

ENGAGEMENTS POUR LA LIBERTÉ

 

C’est dès 1830 que Schoelcher affirme son option politique antimonarchiste et républicaine. Il fréquente depuis l’adolescence les salons littéraires et politiques opposés au gouvernement de Louis XVIII et s’inscrit à la société « Aide-toi, le ciel t’aidera », à la loge des « Amis de la Vérité » en 1831 puis à celle de la « Clémente Amitié » en 1844.

 

Les misères du monde...

 

"Je ne savais pas qu’il y avait tant de profondes misères dans le monde. J’en découvre à chaque pas d’effroyables. C’est cependant une belle tâche de travailler à chercher le remède, à organiser un milieu social où toutes ces souffrances ne seraient plus possibles. "

Victor Schoelcher à Ernest Legouvé, 1839.

Être républicain

 

"Je suis républicain depuis l’âge où l’on peut discerner le vrai du faux, le juste de l’injuste, le bien du mal. La République a toujours été pour moi le seul mode de gouvernement qui comportât les réformes sociales. Jamais je n’ai transigé avec la royauté, jamais je n’ai voulu lui prêter serment ; j’ai combattu sans relâche son principe et ses oeuvres fatalement mauvaises ".

Victor Schoelcher, Profession de foi, élections législatives, Paris, avril 1848.

 

La première expression de son choix politique apparaît dans l’une des lettres qu’il adresse à l’un de ses amis du Mexique d’où il vient tout juste de revenir. Nous sommes à Paris, le 15 juillet 1830, et Schoelcher décrit à cet ami, qui partage ses opinions, une situation sociale qui est en fait explosive et aboutira quelques jours plus tard à la Révolution de juillet 1830. Il écrit en effet :

« J’avais l’intention de vous parler de la pluie qui nous inonde, de la famine qui va arriver, des affaires politiques qui deviennent excellentes pour les gens qui pensent aussi bien que nous »...

 

 

LES DEVOIRS D’UN GOUVERNEMENT REPUBLICAIN

 

En 1839-1840, il tente, vainement, de créer La Démocratie, un journal républicain qui, selon ses voeux, regrouperait les différents courants de la tendance et lui procurerait ainsi plus d’efficacité. En 1843, il s’associe à Auguste Ledru-Rollin pour fonder La Réforme, journal dans lequel il tient une chronique coloniale régulière. La rédaction milite pour le suffrage universel, l’instauration d’un gouvernement républicain fondé sur l’élection d’une assemblée nationale souveraine, et pour la justice sociale. C’est ainsi que Schoelcher conçoit ce que doit être à ses yeux un bon gouvernement, militant, sans que l’expression soit encore apparue, pour l’idée de service public. Le gouvernement ainsi porté au pouvoir par le peuple lui devait assistance, défense, protection sociale dans les domaines les plus divers.

La république, c’est aussi, pour ceux qui la construisent tout au long du XIXe siècle, la revendication de droits pour les prisonniers politiques.

 

Au sujet du régime pénitentiaire

"La société moderne ne doit pas se venger des coupables ; elle doit les redresser, les améliorer, et cela même est le but essentiel de la peine qui leur est justement infligée ".

Victor Schoelcher, intervention à l’Assemblée, Le Moniteur, 5 janvier 1849.

 

Schoelcher est l’un des correspondants constants des républicains emprisonnés, militant pour qu’ils puissent bénéficier d’un régime pénitentiaire distinct de celui des condamnés de droit commun. Il intervient à plusieurs reprises au parlement pour que tous les détenus des prisons françaises puissent travailler au sein des établissements.

L’abolition de l’esclavage figure aussi au nombre des devoirs que tout gouvernement républicain a selon lui à l’égard de la population, de même que l’abolition de la peine de mort ou l’exclusion de toute ingérence religieuse. Mais c’est aussi au nom de ces devoirs qu’un gouvernement républicain se doit, selon Schoelcher, de faire bénéficier les populations colonisées d’acquis sociaux et politiques tels que le bulletin de vote, l’école gratuite et obligatoire pour tous, la liberté d’expression, la liberté de conscience. Il n’en dénonce pas moins la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par Febvrier-Despointes, en 1853, en tant que « vol à main armée »...

 

Les hypocrisies coloniales

"Civiliser les populations sauvages ! Les arracher à la barbarie en les amenant dans nos colonies où elles prendraient nos moeurs politiques ! Ce langage n’a rien de nouveau pour les vieux abolitionnistes.

Quand on allait trafiquer des nègres dont on faisait des esclaves ‘en les baptisant’, c’était aussi ‘pour arracher des sauvages’ à l’idolâtrie, pour conquérir des âmes à Dieu ! Les termes aujourd’hui sont changés, le fond est le même. Hypocrisie de pirates ".

Victor Schoelcher, Restauration de la traite des Noirs à Natal, 1877.

 

Lors de la Révolution de février 1848, Schoelcher vient de quitter le Sénégal où il s’était rendu pour « étudier l’esclavage musulman » et le comparer à celui des Caraïbes et des Amériques. François ARAGO, nouveau ministre de la Marine et des Colonies, après avoir reçu les délégués des colons de Guadeloupe et de Martinique, expédie sous leur pression une lettre-dépêche aux gouverneurs des colonies pour leur indiquer que rien ne doit être modifié au système de l’esclavage, que l’ordre et le travail doivent être maintenus sur les plantations en cette période de récolte de la canne à sucre.

Le 3 mars, il reçoit Schoelcher, le nomme sous-secrétaire d’Etat chargé des colonies et président de la Commission d’abolition de l’esclavage le 4 mars tout en faisait publier un décret selon lequel le Gouvernement provisoire de la République considère que « nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves ».

 

 

LIBERTÉ, RÉPUBLIQUE, COLONISATION ET ASSIMILATION

 

Le 27 avril suivant, la commission soumet à la signature du Gouvernement provisoire un décret d’abolition de l’esclavage (Reproduction des décrets du 4 mars et du 27 avril 1848) ainsi qu’un ensemble de décrets qui réorganisent la vie sociale et politique des colonies.

L’esclavage est supprimé de manière immédiate – et non progressive, avec apprentissage obligatoire des anciens esclaves chez leurs anciens maîtres, comme il l’avait été en 1833-1838 dans les colonies anglaises voisines – et la mesure devra être promulguée dans un délai de deux mois après l’arrivée des commissaires généraux de la République qui remplacent les gouverneurs des colonies. Les « nouveaux libres » deviennent, par ce même décret, de « nouveaux citoyens » appelés à élire leurs représentants à l’Assemblée nationale au suffrage universel (masculin). (Renvoyer au chapitre « Le siècle des émancipations »).

Schoelcher fait ainsi entrer dans la pratique un principe émis sous la Révolution française par Boissy d’Anglas, celui de l’assimilation coloniale, qui consiste, en vue du développement harmonieux et prospère des colonies et du commerce qu’elles alimentent, à octroyer à leurs habitants une reconnaissance et un statut civique équivalent à celui de la population résidant en France hexagonale

 

" Assimiler..."

« Nous voulons la liberté pour tous en France, nous la voulons de même pour tous aux colonies ; nous voulons la justice impartiale en France, nous la voulons de même pour tous aux colonies, nous voulons l’égalité pour tous en France, nous la voulons de même pour tous aux colonies.

En un mot : nous voulons la République en France, nous la voulons de même aux colonies ».

Victor Schoelcher et Gaston Gerville-Réache, « Programme » du Moniteur des colonies, 1882.

 

Les élections ont lieu en 1848 et en 1849 dans les colonies où l’esclavage vient d’être supprimé. Le schoelcherisme y devient une tendance politique face au bissettisme. Cyrille Bissette, écarté du pouvoir lors de la transition républicaine de 1848 et des travaux de la commission d’abolition, est, comme Schoelcher, candidat à la représentation du peuple en Guadeloupe et en Martinique. Les deux hommes s’affrontent depuis 1842. Bissette reproche à Schoelcher son athéisme, et l’exclusion à laquelle il le condamne en le maintenant à l’écart des travaux de la Société française pour l’Abolition de l’Esclavage. Schoelcher quant à lui, tient effectivement ce sérieux rival à l’écart de ses initiatives abolitionnistes et gouvernementales.

Chacun d’eux sera élu dans les colonies, Bissette ayant du conclure une alliance avec le candidat des békés (colons planteurs d’origine européenne) de Martinique, Auguste Pécoul. Les succès électoraux de Schoelcher dans les colonies sont largement dus à l’activité des loges maçonniques locales d’« hommes de couleur », notamment Les Disciples d’Hiram en Guadeloupe ou L’Union en Martinique. Ces loges sont les viviers dans lesquels se recrutent alors hommes politiques ou directeurs des journaux républicains, Le Progrès en Guadeloupe, La Liberté en Martinique. Elles sont les relais efficaces de la communication qui s’établit entre Schoelcher – qui ne reviendra pas aux Caraïbes après son séjour de 1840-1841 – et son électorat. Professions de foi, pétitions, adresses et lettres alimentent dans les deux colonies une campagne politique dense, exceptionnelle dans leur histoire, qui aboutit à des taux de participation électorale atteignant 65 à 70% aux scrutins législatifs de 1848-1849. Elu en 1848 en Guadeloupe et en Martinique, Schoelcher choisit de représenter la seconde, siège du Gouvernement général des Antilles françaises.

Le mythe schoelcherien est né. Schoelcher personnifie la liberté, le schoelcherisme se développe en Guadeloupe et en Martinique, le mythe masque dès cette époque un processus historique en réalité plus complexe

 

Une référence coloniale

« Monsieur Schoelcher est le ministre perpétuel des colonies, c’est lui qui trace à chacun le programme à suivre, c’est lui qui destitue et nomme à son gré les fonctionnaires. Les ministres qui tour à tour abdiquent ainsi leurs pouvoirs en gémissent, nous le savons, mais aucun d’eux ne s’est encore révolté contre cette tutelle odieuse ».

La Défense coloniale, journal des planteurs de Martinique , 26 avril 1882.

 

VIVRE EN EXIL

 

Le 2 décembre 1851, son opposition au coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte contraint Schoelcher à la clandestinité puis au départ vers l’exil. Il quitte Paris fin décembre pour rejoindre la Belgique en passant par la Suisse et l’Allemagne. Il quitte ensuite Bruxelles, début 1852, pour Londres où il demeure dix-neuf ans, jusqu’en août 1870. Les lettres qu’il écrit alors à son ami l’écrivain Ernest Legouvé figurent parmi les plus belles que l’on ait pu conserver de la proscription française de cette période. Il lui fait part de cette « singulière douleur, poignante, âpre, qui a l’air de venir des nerfs » qu’entraîne l’exil. Il avoue « regretter » la France, la République, mais refuse toute intervention en sa faveur : « Je ne rentrerai en France qu’avec tous mes amis proscrits de la même manière ou je n’y remettrai jamais les pieds »... En 1859, son refus de l’amnistie accordée aux proscrits par l’Empereur Napoléon III lui permet de réaffirmer son refus du régime politique qui gouverne la France. Victor Hugo, dont Schoelcher devient l’un des proches amis pendant leur exil commun, console ce proscrit qui est venu le voir à Jersey dès 1852 : « La proscription éprouve les idées, épure les partis et grandit les hommes, lui écrivait-il. Réjouissons-nous donc de souffrir, nous, soldats du progrès et serviteurs de l’idée »...

 

 

CONSTRUIRE LA REPUBLIQUE

 

En août 1870, Schoelcher vient de rentrer de Londres où il a vécu un exil de dix-neuf ans à la suite de son opposition au régime de Louis-Napoléon Bonaparte sous le Second Empire. Avec le retour d’un régime républicain, il est réélu parlementaire en Martinique en 1871 puis, en 1875, il devient sénateur inamovible.

La condition des femmes, leur absence de droits sociaux et civiques avaient amené Schoelcher à prendre position dès les années 1840 en faveur de la formation, en France, de comités féminins pour l’abolition de l’esclavage, comme il en existait en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Il sut rendre compte de l’engagement de nombreuses femmes dans la résistance au coup d’Etat du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte. Dans les années 1870, il s’associe aux travaux de la « Société pour l’amélioration du sort des femmes »

 

D’une servitude à l’autre

"Toutes les servitudes se touchent, et les mêmes causes produisent les mêmes effets. Le temps est passé où l’on disait que la place des femmes était au salon ou à la cuisine ".

Victor Schoelcher, Congrès anticlérical, Saint-Denis,1881.  

 

Partisan de la suppression de la peine de mort « en toutes matières », il se heurte pendant toute sa vie à des refus majoritaires au sein de chaque assemblée. Le Gouvernement provisoire n’avait aboli, en février 1848, la peine de mort qu’en « matière politique ».

La surmortalité infantile, l’exploitation du travail des enfants, la faible scolarisation, la négation des droits de l’enfant face à l’autorité paternelle, à la maltraitance ou à l’abandon sont à l’origine d’un autre long combat de Schoelcher qui mène enquêtes et travaux de commissions sur ces sujets. Rapporteur en 1882, devant le Sénat, de la loi sur l’enseignement gratuit et obligatoire pour tous, il estime que l’école « élémentaire » que tout enfant fréquentera doit être laïque, dégagée de toute influence religieuse (exergue « Schoelcher et l’école républicaine »).

 

Schoelcher et l’école républicaine

"Travailler à détruire l’ignorance est pour le ministère une impérieuse obligation. Les écoles feront naturellement pénétrer de plus en plus l’amour de la République au fond des coeurs ; car l’instruction, en éclairant notre esprit, démontre que la République est, de toutes les formes de gouvernement, la plus rationnelle et la plus morale, celle qui prête le moins aux abus. Ce n’est aussi qu’en passant par l’école que les enfants deviennent des citoyens, connaissant bien leurs droits et leurs devoirs, et comprenant cette vérité essentielle que plus on a de droits plus on a de devoirs.

Dans une société comme la nôtre, dotée du suffrage universel, chacun de ses membres ayant part au gouvernement, il importe à la sage administration du pays, à son repos, à sa prospérité, qu’ils soient tous assez instruits pour se former un bon jugement de ceux à qui ils confient la charge si grave de faire les lois. On l’a dit avec pleine raison : ‘Les écoles serviront à compléter l’éducation du suffrage universel’. Et, en effet, mieux les masses seront instruites, mieux elles useront avec discernement du bulletin de vote mis dans la main du plus pauvre comme du plus riche, du paysan comme du citadin.

Le bulletin de vote du suffrage universel, ô merveilleuse et bienfaisante puissance de ce petit morceau de papier ! Jamais il n’y eut de sauvegarde aussi sûre de l’ordre ! Il impose le calme aux plus impatients des réformes nécessaires par la certitude qu’il donne que la majorité aura toujours tôt ou tard le dernier mot ; il ferme ainsi la porte à tout mouvement révolutionnaire, d’où qu’on veuille le tenter, comme en témoigne la redoutable épreuve du 16 mai que la France vient de traverser, et dont elle est sortie victorieuse par la seule force de la loi.

Le complément logique de l’instruction gratuite et obligatoire est sa laïcité. L’instructeur laïque a sur le congréganiste l’avantage d’être indépendant de toute autorité étrangère à celle de son chef naturel ; il ne doit obéissance ni à un évêque ni à un pape ; n’ayant d’autre ‘supérieur’ que le ministre, il n’est exposé à aucune direction contradictoire. Dans son école, les enfants appartenant à tous les cultes : juifs, catholiques, protestants, mahométans, libres-penseurs, reçoivent une éducation qui ne peut blesser aucune croyance religieuse, aucune conviction de morale indépendante. Là est la vraie liberté qui, tout en laissant le rabbin enseigner sa foi dans la synagogue, le prêtre dans l’église, le pasteur dans le temple, l’uléma dans la mosquée, laisse l’Etat souverain maître dans son domaine séculier ".

Extrait de l’article de Victor Schoelcher intitulé « Des écoles » paru dans Le Rappel le 28 août 1878.  

 

Son option républicaine prend une dimension en quelque sorte internationale après 1870, à l’issue des dix-neuf ans d’exil auxquels l’avait condamné le gouvernement de Louis-Napoléon Bonaparte. Promoteur, avec Victor Hugo, de l’idée d’« Etats-Unis d’Europe », Schoelcher se prononce, pendant la guerre franco-allemande de 1870 – tout en ayant accepté un poste de colonel d’artillerie de la Garde nationale – pour le pacifisme et l’alliance des peuples, Allemands et Français dans ce cas précis, mais aussi contre les chefs de leurs gouvernants respectifs, Bismarck et Napoléon III. La Commune de Paris l’incite à élaborer une « Ligue de la Paix » pour tenter, en vain, quelques semaines avant les massacres parisiens de la Semaine Sanglante, une ultime mais impossible conciliation entre Communards et Versaillais.

Le régime républicain doit également assurer aux citoyens l’application du droit commun dans tous les domaines de la vie sociale. Ainsi, en tant que membre de la Commission du travail colonial qui se réunit en 1872-1873 au ministère de la Marine et des Colonies, Schoelcher défend-il le principe d’une législation du travail égale pour tous.

 

 

POUR UN DROIT DES ENFANTS

 

Les femmes doivent selon lui « exister en tant que membres de la société politique ». Les enfants doivent, quant à eux, être protégés contre l’abandon et les conséquences de la pauvreté.

« C’est l’école primaire laïque, indique Schoelcher lors d’une conférence devant la Ligue de l’enseignement laïque en 1881, qui, en commençant la culture de l’intelligence, lui donne des bases solides et la fortifie. C’est là que les enfants apprennent à devenir de bons citoyens, connaissant leurs devoirs et leurs droits, capables de juger la valeur politique et surtout morale de ceux qui sollicitent leurs suffrages ».

Il contribue, pendant le dernier tiers du XIXe siècle, à l’élaboration progressive d’un ensemble de « droits » de l’enfant, préconisant, comme en bien d’autres domaines, avant l’apparition de l’expression, la notion de service public pour remédier aux lacunes de la pratique sociale et du Code civil.

Le sort des enfants abandonnés le préoccupe en fait dès ses premiers contacts avec les mondes coloniaux et ce qu’il avait appelé, visitant les quartiers pauvres de Paris avec son ami Pierre Leroux, les « misères du monde ».

En 1833 dans De l’esclavage des Noirs, puis dans les décrets d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848, il préconisa le placement des orphelins et des enfants abandonnés dans des hospices. Des crèches et des asiles devraient également être ouverts dans chaque bourg.

En 1878, il préside la « Société nationale des amis de l’enfance, ligue pour la propagation du lait maternel ». En 1880, il est vice-président du « Comité supérieur de protection des enfants du premier âge » créé en 1874, premier organisme spécialisé dans les domaines de l’enfance. Il signe, la même année, la proposition de loi de Roussel sur la protection des enfants abandonnés, délaissés ou maltraités pour les soustraire à l’autorité paternelle, proposition qui ne fut adoptée qu’en 1889.

En 1882, il se rend en Angleterre pour étudier la législation et les pratiques à l’égard de la protection publique apportée aux enfants abandonnés.

Il s’associe par ailleurs à la préparation de la loi du 19 décembre 1874 qui condamne toute personne faisant travailler de manière périlleuse des enfants âgés de moins de 16 ans ou les obligeant à la mendicité et au vagabondage.

Il s’insurge par la même occasion contre le nombre excessif d’heure de travail légal pour les enfants, que les députés ne veulent limiter qu’à 12 heures par jour.

Il est enfin rapporteur, devant le Sénat, en 1882, de la loi sur l’enseignement gratuit et obligatoire pour tous.

 

SERVITUDES CONTEMPORAINES

 

L’organisation britannique Anti-Slavery International estime qu’il existe actuellement dans le monde vingt-sept millions de personnes adultes soumises à un esclavage dit traditionnel(exergue « Anti-Slavery International »).

 

Anti-Slavery International

 

Les sociétés abolitionnistes qui virent progressivement le jour dans plusieurs pays du monde au XIXe siècle prirent modèle – quant aux objectifs et aux moyens d’action – sur la British and Foreign Anti-Slavery Society fondée à Londres en 1839, six ans après le vote de l’abolition par le Parlement britannique. Formée pour dénoncer la ressemblance du système d’apprentissage des esclaves des colonies britanniques avec l’esclavage, cette organisation qui regroupait Thomas Clarkson, Granville Sharp, Thomas Fowell Buxton, se fixait des objectifs internationaux de stimulation des abolitionnistes étrangers et de répression de formes de servitude que la colonisation européenne avait encore multipliées. Elle fut notamment à l’origine de la fondation, à la fin du XIXe siècle, de l’Aborigines’ Protection Society, se montrant très active auprès de la S.D.N. pour la création de la commission qui prépara la Convention de 1926 sur l’esclavage. Elle intervint également en 1974 auprès de l’O.N.U. pour la création du Groupe de travail sur les formes contemporaines d’esclavage. Elle adopta le titre de Anti-Slavery International ou Anti-Slavery en 1990.

 

 

Cette forme de servitude peut apparaître à l’occasion du prêt d’une somme relativement modique, dont le remboursement entraîne un endettement qui peut courir sur plusieurs générations et impliquer toute une famille, étant donné la faiblesses – ou l’absence – de revenu versé au travailleur engagé dans ce processus. Ce système d’asservissement est particulièrement répandu en Asie du Sud, en Inde, au Pakistan – où des lois d’abolition de la servitude pour dette furent votées en 1975 et en 1992 -, en Afrique et en Indonésie. En Amérique du Sud l’enganche (engagement) pèse sur les mineurs de Puno et de Cuzco au Pérou, dans l’Amazonie brésilienne (défrichage des forêts). Plus de 500 000 Haïtiens travaillent comme braceros dans les plantations de République Dominicaine dans des conditions signalées depuis longtemps comme similaires à l’esclavage.

La réduction en servitude concerne une forte proportion de la population en Mauritanie, où l’esclavage fut aboli une nouvelle fois en 1981. Au Soudan, le contexte de guerre civile a permis, pendant les années 1980, la multiplication de milices opèrant le déplacement et la mise en servitude de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants dans le sud du pays .

Les courants migratoires de femmes et d’enfants pour la prostitution et/ou le travail domestique sont particulièrement abondants vers le Moyen-Orient et de l’est vers l’ouest de l’Europe . Ces trafics concernent également des hommes mexicains et péruviens vers les Etats-Unis pour la vente et le colportage des rues et la mendicité organisée.

 

 

LE TRAVAIL DES ENFANTS

 

Dans le cas de l’exploitation du travail des enfants, l’emploi du terme esclavage est particulièrement conforme à une réalité très voisine de celui des siècles passés. Les moyens de recrutement, les types d’emploi et de rémunération, à l’issue d’ une vente, d’une cession par la famille ou par kidnappings sont des pratiques fréquentes. L’Organisation Internationale du Travail estime aujourd’hui entre 250 à 300 millions le nombre d’enfants âgés de 5 à 14 ans victimes du phénomène. Une situation liée à l’appauvrissement croissant de certains groupes de population, qui concerne essentiellement les continents en voie de développement (Afrique, Inde, Asie du Sud, Asie du Sud-Est, Amérique centrale et du sud) mais aussi des pays dits développés où des enfants sont employés sans rémunération pour le travail dans l’entreprise familiale, sur de grandes plantations ou à l’usine.

Le travail des enfants est particulièrement fréquent dans l’agriculture, dans la domesticité, l’industrie, l’artisanat, pour l’utilisation de machines délicates ou les travaux manuels très faiblement rémunérés. L’emploi d’enfants pour la vente des rues, dans le bâtiment, les briqueteries, les carrières, les mines, la fabrication manuelle d’objets divers est moins connu que leur présence dans les usines de fabrication de balles de base-ball ou de tapis. Les quelque 100 000 “ restavek ” haïtiens, jeunes enfants de parents démunis placés chez des familles qui exploitent leur travail, ne connaissent pas un statut plus enviable. Des enfants sont enfin introduits en nombre croissant dans des réseaux de prostitution et sexuellement exploités dans des établissements touristiques. Un dernier cas de réduction en esclavage dénoncé par les O.N.G. est l’utilisation d’enfants comme soldats. Elle concernerait environ 300 000 enfants - âgés de 8 à 17 ans - selon la Coalition to Stop the Use of Child Soldiers .

La fragilité de leur statut s’accroît avec le déplacement géographique, la perte de contact avec leur famille, la violence physique, l’isolement, l’impossibilité de communiquer avec l’environnement, la peur et la loi du silence. Les exemples sont innombrables dans les rapports accumulés par les bureaux de l’ONU, de l’UNICEF, de l’OIT, d’Anti-Slavery International, de la Ligue des Droits de l’Homme et du Comité contre l’Esclavage Moderne (C.C.E.M.). Le marché de Khartoum, au Soudan, offrait encore récemment des enfants à vendre pour quelques dizaines d’euros . Le 16 avril 1995, Iqbal Masih, douze ans, qui avait travaillé plusieurs années dans une fabrique de tapis, était assassiné dans la banlieue de Lahore (Pakistan). Il venait de retrouver la liberté avec l’aide du Front de libération des travailleurs en servitude du Pakistan, devenant ainsi un symbole pour la lutte contre le travail des enfants que certains considérèrent comme dangereux pour leurs intérêts.

 

 

LES RECOMMANDATIONS DES ORGANISMES INTERNATIONAUX

 

Le 25 septembre 1926, dans le cadre des travaux de la Société des Nations à Genève était signée une Convention relative à l’esclavage qui en préconisait la répression. Elle fixait dans son article premier que “ l’esclavage est l’état ou condition d’un individu sur lequel s’exercent les attributs du droit de propriété ou certains d’entre eux ”. Quant à la traite, elle comprenait “ tout acte de capture, d’acquisition ou de cession d’un individu en vue de le réduire en esclavage; tout acte d’acquisition d’un esclave en vue de le vendre ou de l’échanger; tout acte de cession par vente ou échange d’un esclave acquis en vue d’être vendu ou échangé, ainsi que, en général, tout acte de commerce ou de transport d’esclaves ”.

L’article 2 engageait les signataires à “ prévenir et réprimer la traite des esclaves ”, à “ poursuivre la suppression complète de l’esclavage sous toutes ses formes, d’une manière progressive et aussitôt que possible ”. La suppression de la traite et de l’esclavage n’était cependant envisagée que de manière “ progressive ”, chaque signataire restant juge et arbitre de la rapidité de la progression...

Le Bureau International du Travail avait adopté en juin 1930 une Convention sur le travail forcé visant à le supprimer “ sous toutes ses formes dans le plus bref délai possible ” . La Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui qu’approuva l’Assemblée générale des Nations Unies en décembre 1949 entrait en vigueur en juillet 1951. Le 23 octobre 1953, l’Organisation des Nations Unies reprenait à son actif les fonctions antiesclavagistes que s’était assignée la Société des Nations. Un Protocole amendait la Convention de 1926 puis une Convention supplémentaire relative à l’abolition de l’esclavage, de la traite des esclaves et des institutions et pratiques analogues à l’esclavage était adoptée le 7 septembre 1956. Les Etats parties devaient “ se prêter un concours mutuel ” dans la communication de renseignements et signaler tout phénomène de traite et d’esclavage aux Nations Unies.

Comme la Convention de l’Organisation internationale du Travail sur l’abolition du travail forcé de 1957 ce texte se référait à la Déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1948, “ idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les nations ”. Rappelons que l’article 4 de la Déclaration indiquait que: “ Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude; l’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes ” .

 

 

LUTTER CONTRE L’ESCLAVAGE AUJOURD’HUI

 

En 1974 l’ONU créait à Genève un Groupe de travail sur les formes contemporaines de l’esclavage dans le cadre de la Commission des droits de l’homme. Elle ajoutait aux pratiques sociales susceptibles d’être qualifiées d’esclavage, l’apartheid, le colonialisme, l’exploitation des toxicomanes. La Convention des droits de l’enfant adoptée par les Nations Unies le 20 novembre 1989 évoque les droits civiques, politiques, économiques et sociaux des enfants (article 32). Le Programme international pour l’abolition du travail des enfants (IPEC) initié en 1992 a abouti à la Convention 182 de l’OIT sur “ l’interdiction des pires formes de travail des enfants ” (âgés de moins de dix-huit ans), adoptée à Genève le 17 juin 1999. Entrée en vigueur en septembre 2002, elle concerne l’esclavage, la guerre, la prostitution et le trafic de stupéfiants.

La Cour Pénale Internationale a défini par le Statut de Rome, en juillet 1998, les actes qualifiés de “ crimes contre l’humanité ” parmi lesquels “ la réduction en esclavage, (...) fait d’exercer sur une personne l’un quelconque ou l’ensemble des pouvoirs liés au droit de propriété, y compris dans le cadre de la traite des êtres humains, en particulier des femmes et des enfants ” . Le Bilan 2000 du Système des droits humains à l’ONU observait au sujet des “ formes contemporaines d’esclavage ” que “ la servitude pour dettes et le travail servile violent de nombreux droits de la personne, notamment le droit à la santé, le droit à l’éducation, le droit à la liberté et la sécurité de la personne et le droit de choisir librement son emploi ”. La pauvreté étant considérée comme un “ élément favorisant la perpétuation de l’esclavage ”, la dette internationale apparut comme “ facteur aggravant ”, de même que “ la discrimination sous toutes ses formes ”.

La Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne signée le 7 décembre 2000 interdit l’esclavage, le travail forcé et la traite des êtres humains (article 5 du Chapitre I - Dignité). Un rapport de la Commission sur l’égalité des chances pour les femmes et les hommes du Conseil de l’Europe consacré à l’“ esclavage domestique ” émet une série de recommandations, en l’absence de qualification de l’esclavage domestique par les codes pénaux des Etats membres. La Belgique a mis en place, en 1997, une Action commune européenne de lutte contre la traite des êtres humains et l’exploitation sexuelle des enfants. D’autres pays ont suivi les recommandations européennes quant à la révision de leur code pénal concernant le délit d’esclavage, tels l’Italie ou l’Autriche. En France et en Grande-Bretagne, les O.N.G. interviennent pour porter une assistance sociale et juridique aux victimes introduites dans le pays avec un visa touristique - périmé au terme de trois mois et le plus souvent subtilisé par l’employeur - afin qu’elles obtiennent, dans un premier temps, un titre de séjour provisoire pour motif humanitaire.

Dans la perspective d’une unification de la législation européenne sur le sujet, une mission parlementaire sur l’esclavage moderne réunissant trente députés français a enquêté en France et à l’étranger, et a remis un rapport en décembre 2001 intitulé L’esclavage en France aujourd’hui. En janvier 2002, un projet de loi était adopté par l’Assemblée nationale, visant à “ traduire dans la loi certaines des propositions de la mission (...) sur les diverses formes de l’esclavage moderne qui visent à combattre la traite des êtres humains et à en reconnaître les victimes ”. Quant à Amnesty International, elle a récemment décidé de prendre en compte le respect de “ nouveaux ” droits de l’homme, incluant ainsi la lutte contre le trafic d’êtres humains et l’esclavage .

 

 

DU POUVOIR CONSULTATIF AUX SANCTIONS ÉCONOMIQUES

 

De quels moyens l’ONU, l’OIT, l’Union Européenne ou les ONG disposent-elles pour contrôler le respect des engagements pris par les signataires et pour justifier leurs interventions auprès de certains gouvernements ? Ces derniers sont théoriquement tenus d’adresser tous les deux ans un rapport sur les conditions de travail et d’emploi de leurs populations au Bureau International du Travail.

La South Asian Coalition Against Child Servitude (Coalition d’Asie du Sud contre la servitude des enfants) a lancé en 1997 une Marche mondiale contre le travail des enfants qui a parcouru 80 000 km et traversé 108 pays. De telles initiatives ébranlent peu, toutefois, la passivité internationale qui se contente le plus souvent de déplorer la survivance de l’esclavage et l’augmentation du travail des enfants en posant le doigt sur certains exemples criants .

Un autre moyen de lutte utilisé est l’éducation.

 

L’UNESCO et la “ Route de l’Esclave ”

Le programme de l’Unesco “ La Route de l’Esclave ” initié en 1994 a pour objectif d’“ offrir l’occasion d’une réflexion commune sur les causes historiques, les modalités et les conséquences de cette tragédie, ainsi que d’une analyse des interactions qu’elle a générées entre l’Afrique, l’Europe, les Amériques et les Caraïbes ”. Les ministres de la Culture des Etats membres sont conviés depuis plusieurs années à permettre l’organisation d’actions de sensibilisation à cette histoire. Les enjeux annoncés par l’UNESCO sont: “ vérité historique, paix, développement, droits de l’homme, mémoire, dialogue interculturel ”.

Un programme éducatif, “ Briser le silence ”, à travers l’Unité de coordination du système des écoles associées en liaison avec le Département du dialogue interculturel et du pluralisme pour une culture de la paix, a pour but de promouvoir l’enseignement relatif à la traite négrière et à l’esclavage (Unesco, Division de la Culture).

Plusieurs journées commémoratives du souvenir de la traite transatlantique et de l’esclavage ont été fixées. Ainsi, la date du 23 août a-t-elle été adoptée par l’UNESCO comme “ Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition ”. La nuit du 22 au 23 août 1791 marqua en effet le début de l’insurrection des esclaves de Saint-Domingue qui mena à l’abolition de l’esclavage dans la colonie en 1793-1794, puis, après une guerre que perdirent les troupes de Napoléon Bonaparte en 1803, à l’indépendance de l’île - sous le nom de Haïti - le 1er janvier 1804.

En France, le 27 avril a été retenu comme date de référence pour la célébration de l’abolition de l’esclavage par le Gouvernement provisoire de 1848. Elle est fixée au 22 mai en Martinique, au 27 mai en Guadeloupe, au 10 août en Guyane et au 20 décembre à La Réunion, dates locales d’entrée en vigueur du décret d’abolition.

Enfin, le 2 décembre, décrèté “ Journée internationale pour l’abolition de l’esclavage ”, évoque le 2 décembre 1949, lorsque l’Assemblée générale des Nations Unies adopta la Convention pour la répression et l’abolition de la traite des êtres humains.

 

Le programme interculturel initié en 1994 par l’UNESCO intitulé “ La Route de l’Esclave ”, est un projet de recherche et de diffusion d’informations vers les enseignants et leurs élèves sur l’histoire de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs conséquences . Une exposition, “ L’Europe unie contre l’esclavage ”, a été réalisée à Paris par Sources d’Europe en collaboration avec le CCEM en 2001.

 

Le Comité Contre l’Esclavage Moderne

Le Comité Contre l’Esclavage Moderne créé en France en 1994 s’est fixé comme objectif la libération des “ êtres asservis ” et le combat “ contre la passivité des Etats dans ce domaine ”. Le C.C.E.M. prend en charge toute personne en situation d’esclavage domestique en France et mène des actions juridiques en leur faveur.

Il pilote le projet Daphné, soutenu par la Commission Européenne, “ pour une action européenne contre l’esclavage ” et a permis la création du Comité Européen Contre l’Esclavage Moderne (1999).

Pour la France, les estimations réalisées à partir de 261 “ dossiers répertoriés ”, donc de “ cas prouvés d’esclavage ”, permettent au C.C.E.M. de fournir les pourcentages suivants en avril 2001: les victimes, dont 76 % sont des femmes, sont originaires d’Afrique pour 65 % d’entre elles, d’Asie pour 26,5 %, du Moyen et du Proche Orient pour 3,1 %, d’Amérique du Sud pour 2,7 %, d’Europe pour 2,7 %.

 

Initiatives qui peuvent être perçues comme un défi au silence qui dissimule encore certaines pratiques et certaines implications en Europe comme en Afrique, mais qui peuvent aussi apparaître comme un pâle reflet des appels à la conscience humaine que Condorcet, Clarkson ou Schoelcher lancèrent, en leur temps, à leurs contemporains...

La Commission Européenne a opté en 2000 pour des sanctions économiques par la suspension du “ système communautaire de préférences généralisées ” à l’égard des pays dans lesquels de graves violations des droits de l’homme auront été constatées, notamment le travail des enfants. Le parlement français a voté en mai 2001 une loi tendant à la qualification de la traite négrière et de l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Quelques mois plus tard, la Conférence mondiale des Nations Unies contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance réunie à Durban (Afrique du Sud) en août-septembre 2001 a reconnu “ l’esclavage et la traite négrière transatlantique comme crime contre l’humanité en tant que sources et effets majeurs du racisme, de la discrimination raciale, de la xénophobie et de l’intolérance ”. Cette déclaration n’évoque pas le problème des réparations matérielles auxquelles peuvent prétendre les victimes du crime. La question, qui nourrit depuis peu des débats animés, a provoqué l’opposition déterminée des pays occidentaux, anciennes puissances coloniales. Des demandes sont toutefois formulées par plusieurs gouvernements et soutenues par Anti-Slavery International.

 

 

ÉVITER LES AMALGAMES

 

L’analyse des arguments utilisés et des moyens d’action suggérés aujourd’hui contre la traite d’êtres humains et la réduction en servitude, surprend par sa similitude avec l’arsenal argumentaire des abolitionnistes des siècles antérieurs.

Les abolitionnistes des siècles passés encourageaient leurs contemporains à signer des pétitions, à lancer des campagnes de presse et de conférences dénonçant les atrocités du système esclavagiste colonial, à boycotter des produits en provenance des colonies à esclaves. Aujourd’hui, certaines entreprises ajoutent à leurs arguments de vente que leurs produits - des tapis, des jouets ou des vêtements par exemple - ne sont pas fabriqués par une main d’oeuvre servile. Les organismes internationaux et les ONG en charge du droit du travail et de la protection des droits de l’homme multiplient les pôles d’information.

La dénonciation, de nos jours, de cas de trafics humains ponctuels et de servitude est certes une démarche nécessaire, mais elle peut masquer, selon certains observateurs, un aspect plus global du problème, apparemment hors d’atteinte, tenant à l’ordre économique mondial, aux dettes et aux réseaux du commerce international.

Exploitation économique, violence physique et mentale, peur, loi du silence sont des caractéristiques communes au système de servitude des XVIIe-XIXe siècles et à l’esclavage contemporain. Mais l’esclavage contre lequel résistèrent ses victimes elles-mêmes aux Amériques du XVIIe au XIXe siècle et qui motiva les premiers abolitionnistes occidentaux était un système complet, massif - et légal - de déshumanisation, de mort sociale, inscrit dans la longue durée. Il a profondément marqué les sociétés américaines, caraïbes notamment, provoquant l’apparition de rapports sociaux spécifiques et d’une contre-culture qui s’est forgée au fil des siècles.

Les deux phénomènes, dont les réalités sont différentes, demeurent liés, toutefois, par un problème de reconnaissance qui leur est aujourd’hui commun. Il n’est pas surprenant, en effet, que le débat concernant la qualification de la traite et de l’esclavage des XV e -XIXe siècles comme crimes contre l’humanité et la question des réparations se situent au moment où se multiplient les réunions internationales sur l’esclavage moderne.

 

ORIENTATIONS BIBLIOGRAPHIQUES

 

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- Anti-Slavery International publie The Reporter , revue trimestrielle, et a réalisé une cassette video intitulée The Changing Face of Slavery (en anglais) qui évoque le sujet des débuts de la traite négrière transatlantique à nos jours.

 

- Le C.C.E.M. publie Esclaves encore, lettre trimestrielle.